Mon regard photographique sur l'art contemporain est une lecture subjective et personnelle de l'oeuvre...il ne prétend pas à une reproduction documentaire restituant l'intention de l'artiste, pour moi, c'est un matériau visuel, le résultat d'un dialogue, ou d'une interaction, avec l'oeuvre.
Ici c'est au Wiels, extrait de "Multiple Transmissions : Art in the Afropolitan Age" et de "Mario García Torres : Illusion Brought Me Here". "Multiple transmissions" est le fruit de l'expérience d'artistes africains en résidence dans plusieurs villes d'Afrique. Il illustre aussi le lien complexe entre modernité et traditions. Mario Garcia Torres nous livre une oeuvre plus conceptuelle, de nature autobiographique, à travers des installations vidéos.
Le Wiels, centre d'art contemporain, accueille en ce moment, Rita McBride. Il faut reconnaître que l'accès à son oeuvre n'est pas aisé. Rita utilise un langage minimaliste, à l'intersection de l'architecture et de la sculpture, dans des installations qui évoquent les éléments techniques des constructions modernes, au point qu'on a peine, parfois, à discerner l'oeuvre exposée de l'environnement muséal - héritage industriel aménagé en des espaces amples dont l'infrastructure technique n'est nullement masquée - qui lui fait récrin. Les trois étages sont parcourus d'une oeuvre emblématique, une rambarde de bois, peinte en blanc, qui nous guide, de salle en salle, en un parcours ponctué des interventions des artistes regroupés sous le titre "Something stronger than me".
batik réalisés lors de l'atelier-performance "Fake calligraphy",
projet participatif conçu par
Manoeuvre, Maartje Fliervoet et Ada Van Hoorebeke
Le visiteur peut être déconcerté par un langage plastique qui - malgré la popularisation du ready made - reste quasi totalement transparent, à force d'utiliser le langage purement fonctionnaliste du design industriel pour nous restituer des formes, des volumes, des espaces identiques à ceux que nous voyons (ou plus exactement ne voyons plus) dans l'envers du décor quotidien qui nous entoure. Bouches d'aération, filtres, tuyauteries, bornes, rampes et conduites se retrouvent sous une forme épurée - pas toujours, certaines pièces sont poussiéreuses, souillées, et conservent des traces d'usure - toute droite sortie des épures virtuels destinés à la fabrication de prototypes.
Il est heureux que le Wiels laisse au visiteur la liberté de photographier. Il ne s'agit certes pas - en ce qui me concerne - de se contenter d'une simple représentation documentaire, mais de poser sur une oeuvre, un regard subjectif. La photographie est ici le moyen d'approcher de manière créatrice une démarche artistique austère.
Dans l'accès intérieur qui mène au 3e étage, on découvre l'infrastructure technique du Wiels, cloisons modulaire, éclairage, conduites... rien ne distingue ici, mis à part, l'épure rouge d'un panneau laqué, cet appareillage des oeuvres exposées.
" Guide Rails (2017) qui fonctionne comme un motif récurrent à
travers l’exposition. L’installation, qui se compose de 200 mètres de
structures autonomes en bois blanc, évoque les rambardes dans les
montagnes surplombant Santa Monica à Los Angeles qui menaient autrefois
au ranch du célèbre humoriste et cow-boy Will Rogers. " (extrait de la présentation de l'exposition)
où est l'oeuvre...? à l'intersection du mur immaculé et du sol on remarque à peine la conduite de marbre
le MIMA, c'est le Millenium Iconoclast Museum of Art, autrement dit un musée (d'initiative privé) dédiés aux arts urbains. Pour l'heure, se tient une exposition thématique "Art is comic", qui, à travers l'oeuvre graphique de Brecht Vandenbroucke, Mon Colonel & Spit, Brecht Evens, HuskMitNavn, Jean Jullien et Joan Cornell, démontre la proximité de la bande dessinée avec les arts urbains. Nous découvrons des artistes à la tonalité ironique, caustique et transgressive, capables de dénoncer l'absurdité du monde contemporain et l'aliénation des individus par la technologie omniprésente et l'hégémonie de la marchandise... Est-ce novateur ? Pas vraiment : nous retrouvons sans peine les thématiques, les interrogations et les techniques du POP art des années 1960... mais cette démarche délibérée reste pertinente et garde toute sa puissance critique.
Plutôt que de reproduire les oeuvres exposées - on trouvera un bel aperçu des artistes sur la page de présentation de cette exposition - je propose un compte rendu photographique plus personnel qui porte moins sur l'expo que sur son cadre.
A l'occasion d'un concert donné par "Muziek publique, asbl" au
Petit-Château, centre d'accueil pour réfugiés, je découvre une oeuvre
murale trop méconnue, qui n'est pas sans rappeler les fresques
muralistes mexicaines de Diego Rivera, Orozco ou Siqueiros. Il s'agit de
"Los murales de la humanidad" de l'artiste, et philosophe, péruvien
Domingo Huamán Peñaloza. Une fresque qui s'étend sur trois étages,
couvrant 1200 m3...
L'oeuvre évoque toute l'histoire de l'humanité dans
une perspective résolument progressiste et émancipatrice et comporte
trois volets. Le premier retrace l'évolution biologique et historique de
l'homme ainsi que les fondements idéologiques et religieux des diverses
civilisations.
Le second volet met en évidence l'opposition entre "El
problema universal de las injusticias”, celui de la domination
capitaliste et impérialiste celui de l'emprise de l'argent aboutissant à
la guerre, la servitude et la destruction, et une " Proposición de un
mundo nuevo rehumanizado y moral” à travers la résistance populaire à
l'oppression, la construction d'une société émancipée, égalitaire,
reposant sur une vision scientifique et rationnelle du monde.
Cette oeuvre est certes engagée, voire propagandiste. Elle exprime la vision philosophique d'un art "onto-politique".
Cependant,même si elle n'évite pas la grandiloquence et le didactisme, cette fresque témoigne d'un engagement humaniste d'autant plus émouvant qu'il s'affirme en un lieu à forte charge symbolique.
On rappellera que le Petit-Château fut originellement une caserne construite de 1848 à 1852 à la périphérie des quartiers populaires de Molenbeek et Anderlecht, pour y loger les troupes qui serviront à la répression des mouvements ouvriers... par la suite, après la seconde guerre mondiale, il devint le lieu de détention des suspects de collaboration avec l'ennemi. Enfin, ce fut le lieu de passage obligés des conscrits aux temps du service militaire obligatoire car on y procédait à l'examen médical et à la sélection des miliciens.
C'est en 1986 que le Petit-Château devint un lieu d'accueil pour demandeurs d'asile. Comportant initialement prévu 300 places, il accueillit en 2004 huit cents résidents, encadrés par 120 travailleurs du Fedasil. ... C'est entre 2000 et 2006 que Domingo Huamán Peñaloza, réfugié en Belgique, réalisa son oeuvre avec le soutien du Fedasil. C'est dire toute la signification et l'importance de cette fresque murale exceptionnelle, car elle s'adressait particulièrement à ceux qui, d'une manière ou de l'autre, sont victimes de l'oppression capitaliste et impérialiste, et acteurs des luttes émancipatrices.
Or cette oeuvre est menacée. Le gouvernement ayant décidé de créer un centre d'accueil pour demandeurs d'asile à Neder-Over-Heembeek... ( un lieu éloigné de la capitale, isolé et faisant obstacle à l'intégration des réfugiés ). La caserne du Petit-Château a été vendu à des promoteurs immobiliers et sera vraisemblablement détruit ou rénové en vue d'y établir des logements ou bureaux de luxe.
Que deviendront ces fresques ? A ma connaissance aucune monographie imprimée y est consacrée même si l'on trouve sur le net quelques blogs, ou articles s'y référant. Pourtant cette oeuvre murale mérite attention, car elle conserve le souvenir d'une solidarité et d'un attachement aux droits humains, et à ce devoir d'asile tellement bafoué de nos jours, elle témoigne d'un engagement artistique et philosophique conséquent et sa destruction constituerait une perte, une de plus, pour le patrimoine artistique et l'histoire collective des luttes et des solidarités antiimpérialistes.
Domingo Huamán Peñaloza n'est pourtant pas un inconnu. Le droit d'asile lui a été accordé et vit en Belgique où il peint et poursuit sa réflexion philosophique.